Pendant longtemps, les retards de paiement ont été considérés comme un simple désagrément opérationnel. Un irritant, parfois coûteux, mais rarement interprété comme un signal stratégique. Cette lecture appartient désormais au passé.
Après 2024, 2025 enregistre une détérioration des comportements de paiement des entreprises en France.
Pendant longtemps, les retards de paiement ont été considérés comme un simple désagrément opérationnel : irritant, parfois coûteux, mais rarement interprété comme un signal fort. Cette lecture appartient désormais au passé.
Le retard de paiement est devenu un indicateur macroéconomique avancé, révélateur des fragilités profondes du tissu productif. Ils racontent une histoire bien plus large : celle d’une trésorerie sous tension, d’un modèle de financement à bout de souffle, d’un risque de défaillance qui se diffuse insidieusement dans toute la chaîne de valeur.
Un retard de paiement moyen durablement élevé en France
En France, au quatrième trimestre 2025, le retard de paiement moyen, tous secteurs d’activité confondus, s’établit à 17,99 jours.
À première vue, cette valeur peut sembler aller dans le bon sens, passant de 18,08 jours au troisième trimestre 2025 à 17,99 jours en fin d’année. Mais cette apparente bonne évolution masque un phénomène bien plus préoccupant : l’activité économique semble s’être habituée à fonctionner sous tension permanente.
Le niveau de retard de paiement moyen, historiquement élevé, n’est plus perçu comme une anomalie. Il tend à devenir implicitement une norme. Or, lorsqu’un système normalise la tension, il devient mécaniquement plus vulnérable aux chocs : ralentissement de la demande, hausse des taux, inflation des coûts, ruptures logistiques, etc.
Quand certains secteurs d’activité basculent en zone de fragilité avancée
L’analyse sectorielle révèle une hétérogénéité croissante des risques. Tous les secteurs d’activité ne subissent pas la même pression, et certains sont désormais installés dans une zone de tension structurelle.
Au T4 2025, les secteurs affichant les retards de paiement moyens les plus élevés sont :
- Santé humaine et action sociale : 22,27 jours
- Hébergement et restauration : 19,6 jours
- Construction : 18,91 jours
- Industrie manufacturière : 13,36 jours
- Industries extractives : 12,75 jours
- Commerce et réparation automobile : 11,34 jours
Après deux trimestres exclue du Top3, l’Industrie Manufacturière fait son grand retour au détriment de l’Agriculture. Au premier et au second rangs du Top3, le Commerce et les Industries extractives sont toujours les secteurs affichant les retards de paiement moyen les plus faibles.
Le secteur de la Construction voit son retard de paiement moyen se détériorer légèrement, réintégrant le Flop3 au dernier trimestre 2025.
La forte détérioration sur 2025 du secteur de la Santé est confirmée avec +18,25% ; le secteur s’’installe ainsi en tête du Flop3.
Enfin, conséquence d’une détérioration de son retard de paiement moyen sur tout 2025, passant ainsi de 17,58 jours à 19,6 jours, le secteur de la Restauration et de l’Hébergement fait son entrée dans le Flop3.
Le seuil des 20 jours n’est pas symbolique. Il est critique.
Lorsqu’une activité dépasse durablement ce niveau, il ne s’agit plus d’un ajustement conjoncturel. Il s’agit d’un changement profond. Ces secteurs cumulent souvent :
- une forte dépendance à des donneurs d’ordres dominants,
- des cycles de paiement longs,
- une intensité capitalistique élevée,
- une faible capacité d’absorption des chocs.
Ce sont précisément ces configurations qui transforment un simple retard en vecteur de défaillance systémique.
TPE, PME, ETI, grandes entreprises : une fracture inattendue, les TPE toujours les plus vertueuses
L’un des enseignements majeurs de cette étude réside dans l’analyse des comportements de paiement par taille d’entreprise.
Contrairement aux idées reçues, les plus petites structures ne sont pas les plus mauvaises payeuses.
Au T4 2025, les retards de paiement moyens sont les suivants :
- TPE : 15,53 jours
- PME : 14,87 jours
- ETI : 12,71 jours
- Grandes entreprises : 16,24 jours
Les ETI et les Grandes Entreprises sont encore les très mauvais élèves… Les premières demeurent dans une inertie déconcertante. Quant aux Grandes Entreprises, si sur l’ensemble de l’année 2025 elles ont enregistré des évolutions intéressantes, elles affichent une dégradation brutale au dernier trimestre passant ainsi de 12,39 jours au T3 2025 à 16,24 jours au T4 2025. Une rupture de trajectoire.
Or, ce sont précisément ces acteurs qui disposent :
- des systèmes d’information les plus sophistiqués,
- des équipes financières les plus structurées,
- des outils de pilotage les plus avancés.
Ces grands donneurs d’ordres (publics et privés) bénéficient de conditions de paiement nettement plus favorables (45 à 60 jours) que les plus petites structures (15 à 30 jours), sans pour autant respecter leurs engagements contractuels.
Certains acteurs attendent ainsi beaucoup de la facturation électronique qui devrait améliorer mécaniquement les comportements de paiement, mais les impacts ne devraient pas être visibles avant 1 à 2 ans.
Les mauvaises habitudes de paiement persistent, voire s’amplifient de nouveau pour les ETI et les grandes entreprises
Au T4 2025, les TPE restent de loin les plus respectueuses de leurs engagements, et continuent d’améliorer leurs comportements de paiement… 68% des factures sont réglées à échéance contre 66% en 2024.
Du côté des PME, les habitudes s’améliorent légèrement, mais trop peu… + 1 point sur 12 mois glissants ; la marge de progression est pourtant importante.
La proportion de factures réglées à échéance par les ETI, déjà faible, se détériore encore d’1 point par rapport au T4-2024.
Après une année 2024 marquée par de gros efforts avec à la clef une amélioration des habitudes de paiement, les Grandes Entreprises retombent dans leurs travers en 2025… Année illustrée par une très forte diminution du nombre de factures payées à échéance pour cette catégorie d’entreprises, passant ainsi de 35% à 24%.
Retard de paiement, le mécanisme invisible de la contagion
Cette évolution des retards de paiement n’est pas neutre. Elle produit un effet domino.
Lorsqu’un grand donneur d’ordres retarde ses paiements, il transfère mécaniquement son besoin de trésorerie vers ses fournisseurs. Ceux-ci, à leur tour, répercutent cette tension en aval.
Ce mécanisme crée :
- une fragilisation en chaîne,
- une hausse du besoin en fonds de roulement,
- une dépendance accrue au crédit fournisseur,
- une diffusion du risque.
Nous sommes ici face à un risque systémique diffus : il ne se manifeste pas brutalement, mais s’installe progressivement dans l’ensemble de l’écosystème.
Le retard de paiement, un signal prédictif, pas un simple indicateur du passé
Une erreur courante consiste à considérer les retards de paiement comme un indicateur de ce qui s’est déjà produit. En réalité, ils sont un signal de ce qui est en train de se produire.
Avant toute défaillance, on observe presque toujours :
- un allongement progressif des délais,
- une variabilité accrue des comportements,
- une multiplication des incidents,
- une dépendance croissante aux reports.
Autrement dit, la défaillance d’une entreprise n’est jamais soudaine.
Un autre piège consiste à confondre stabilisation apparente et amélioration réelle des comportements de paiement des entreprises.
Une entreprise peut maintenir son niveau de retard de paiement, souvent à un niveau élevé, pendant plusieurs trimestres avant de tomber en défaillance. Pourquoi ? Parce qu’elle mobilise progressivement ses amortisseurs :
- trésorerie disponible,
- lignes de crédit,
- reports fiscaux,
- renégociations fournisseurs.
Mais ces amortisseurs ne sont pas inépuisables.
C’est précisément pour cette raison que les retards de paiement constituent l’un des meilleurs indicateurs avancés de la gestion préventive des risques, et notamment de la fragilité économique et financière des entreprises.






